Posidonie à Ibiza et Formentera : le secret des eaux turquoises menacé

Cette eau turquoise qui fait la réputation de ses Illetes ou de Cala Comte, vous la devez à une plante sous-marine que la plupart des vacanciers piétinent sans la reconnaître. La posidonie (Posidonia oceanica) tapisse les fonds autour d’Ibiza et Formentera depuis des dizaines de milliers d’années. En 2025, elle a franchi un seuil que les scientifiques redoutaient.

Ce brin d’algue n’est pas une algue…

Première chose à corriger : la posidonie n’est pas une algue, c’est une plante à fleurs, avec racines, rhizomes et graines, qui a simplement recolonisé le milieu marin il y a des millions d’années. Elle ne pousse que dans une eau propre et bien oxygénée, entre la surface et 30-40 mètres de profondeur environ, sur les fonds sableux qui entourent les deux îles.

Sa méthode de croissance explique pourquoi elle est si difficile à remplacer une fois détruite. Le rhizome avance d’environ un centimètre par an. À ce rythme, un herbier de quelques hectares représente plusieurs siècles de croissance. Et certains clones vont beaucoup plus loin : au large de Formentera, une équipe du CSIC (Consejo Superior de Investigaciones Científicas) et de l’IMEDEA a identifié un individu génétique unique qui s’étend sur 8 kilomètres. Son âge estimé : environ 100 000 ans, ce qui en fait l’un des organismes vivants les plus vieux et les plus grands connus sur Terre. Les chercheurs ont recensé jusqu’à cinq clones dépassant ce seuil dans les eaux de l’île.

Photos : mairie de Sant Josep de sa Talaia (santjosep.net).

À quoi sert vraiment la posidonie ?

Schéma explicatif du rôle écologique de la posidonie

3 fonctions concrètes, que vous croisez sans forcément le savoir pendant vos vacances.

  1. Elle fabrique l’eau transparente qui fait la réputation des îles.
    Les herbiers filtrent les particules en suspension et stabilisent les sédiments avec leurs racines. Sans posidonie, les fonds marins de Ses Salines ou de la baie de Talamanca seraient bien plus troubles. C’est aussi un refuge : poissons juvéniles, oursins, mérous, hippocampes et une grande partie des espèces qui font la richesse de la plongée dans les Pityuses dépendent de cet habitat pour se nourrir et se reproduire.
  2. Elle protège le sable de vos plages préférées.
    Les « feuilles mortes » de posidonie s’accumulent sur le rivage en automne et en hiver et forment ces « banquettes » brunes, parfois hautes de plusieurs dizaines de centimètres, que certaines communes retirent encore par souci esthétique avant la saison.
    Erreur écologique : cette litière amortit la force des vagues et retient le sable en dessous. Une plage nettoyée trop tôt ou trop agressivement s’érode plus vite l’hiver suivant. Si vous voyez des tas de posidonie séchée sur une plage hors saison à Formentera, c’est une digue naturelle qu’il faut laisser !
  3. Elle stocke du carbone et beaucoup mieux qu’une forêt.
    C’est ce qu’on appelle le « carbone bleu« . Les études sur les écosystèmes marins méditerranéens montrent que les herbiers de posidonie séquestrent le carbone à un rythme largement supérieur à celui des forêts tropicales par unité de surface, et surtout le conservent bien plus longtemps : piégé dans les sédiments sous les rhizomes, ce carbone peut rester stocké pendant des millénaires au lieu de repartir dans l’atmosphère à la mort de la plante, comme c’est souvent le cas en forêt.
    À l’échelle de la Méditerranée, la contribution de ces herbiers à l’absorption de CO2 est aujourd’hui documentée par plusieurs inventaires scientifiques, dont ceux portés par le CSIC.

L’été 2025, quand la posidonie a franchi la ligne rouge

Un réseau de capteurs de température installé par l’association GEN-GOB dans la baie de Talamanca, à Ibiza, surveille depuis 2023 la chaleur de l’eau à deux profondeurs : 4 mètres et 11,5 mètres. La référence scientifique qui sert de seuil d’alerte vient d’une étude publiée dans Nature Climate Change par les chercheuses Núria Marbà et Carlos Duarte : au-delà de 28°C, la mortalité de la posidonie augmente sensiblement.

Voici ce que les capteurs ont enregistré, en nombre de jours par an au-dessus de ce seuil :

  • À 4 mètres de profondeur : 46 jours en 2023, 24 jours en 2024, puis 45 jours en 2025.
  • À 11,5 mètres de profondeur : 32 jours en 2023, seulement 9 jours en 2024, puis 39 jours en 2025, soit plus de quatre fois le chiffre de l’année précédente.

Le pic de température a été relevé le 6 juillet 2025 : 29,48°C à 4 mètres et 29,54°C à 11,5 mètres, soit près de 1,5°C au-dessus du seuil de mortalité, et à une profondeur où l’on s’attendrait normalement à trouver une eau plus fraîche.

Posidonie et eau turquoise à Formentera

Le détail qui inquiète le plus les chercheurs n’est pas seulement la répétition du dépassement, c’est sa profondeur. L’écart entre le nombre de jours critiques en surface et en profondeur s’est réduit : il était de 14 jours en 2023, il n’est plus que de 6 jours en 2025. Autrement dit, la chaleur ne reste plus cantonnée aux premiers mètres, elle atteint désormais des herbiers plus profonds qu’on pensait relativement protégés. Le GEN-GOB a étendu son réseau de surveillance à d’autres criques d’Ibiza (Cala Vedella, Porroig, s’Xanga, Cala Llentrisca, Cala d’Hort) pour suivre ce phénomène à l’échelle de l’île.

Cette tendance locale s’inscrit dans un constat plus large observé sur l’ensemble du bassin méditerranéen : plusieurs études récentes documentent une fragmentation croissante des herbiers de posidonie liée à l’accumulation du stress thermique d’une année sur l’autre, un phénomène qui touche aussi bien les eaux d’Ibiza que d’autres régions du littoral méditerranéen.

Un statut de protection parmi les plus forts d’Europe, pas toujours suffisant

Les herbiers des Pityuses ne sont pas sans défense sur le papier. Ils sont même l’une des raisons pour lesquelles l’UNESCO a inscrit « Ibiza, biodiversité et culture » au patrimoine mondial en 1999, aux côtés de la vieille ville et de la nécropole. C’est l’un des rares sites au monde où un écosystème marin sous-marin figure explicitement dans la justification d’un classement UNESCO.

Sur le terrain, cette protection prend plusieurs formes concrètes :

  • Le Parc naturel de ses Salines d’Ibiza et Formentera, créé en 2001, protège 2 838 hectares terrestres et plus de 13 000 hectares en mer entre le sud d’Ibiza et le nord de Formentera. Le milieu marin représente 75% de la surface totale du parc, et les herbiers de posidonie qu’il abrite comptent parmi les mieux conservés de toute la Méditerranée.
  • Le réseau européen Natura 2000 classe 18 zones d’Ibiza comme sites d’importance communautaire ou zones de protection des oiseaux, une partie recoupant directement les herbiers.
  • Le décret 25/2018 du Govern des Îles Baléares interdit de manière générale le mouillage des bateaux sur la posidonie. Dans les zones où l’ancrage reste toléré, seules des bouées écologiques (conçues pour ne pas racler le fond avec une chaîne) sont autorisées. Les infractions sont classées en 3 niveaux selon la surface d’herbier détruite : légère en dessous d’un mètre carré, grave au-delà, très grave à partir de dix mètres carrés, avec des amendes qui montent en conséquence.

Ce cadre réglementaire explique en partie pourquoi vous voyez de plus en plus de champs de bouées blanches au large de Cala Comte, Ses Illetes ou Formentera l’été : ce ne sont pas des zones de baignade, ce sont des points de mouillage obligatoires pour éviter que les ancres ne labourent les rhizomes.

Ce qui menace l’herbier saison après saison

Le réchauffement de l’eau n’est pas le seul facteur. 3 autres pressions s’ajoutent et elles sont directement liées à la fréquentation touristique estivale :

  • L’ancrage sauvage. Une ancre de plaisance qui racle le fond peut détruire en une seule manœuvre ce que la plante a mis des décennies à construire. C’est la raison directe du décret de 2018, mais le contrôle en mer reste difficile avec la densité de bateaux de location l’été.
  • La pollution côtière et les eaux usées mal traitées, qui dégradent la clarté de l’eau nécessaire à la photosynthèse de la plante.
  • La pression cumulée du tourisme de masse sur la bande littorale, qui va du piétinement des banquettes hivernales au surdimensionnement des infrastructures portuaires.

Le GEN-GOB, dans ses analyses de 2025, est explicite sur ce dernier point : réduire les impacts directs sur les herbiers (mauvaises pratiques de mouillage, pollution côtière) ne suffira sans doute pas à compenser seul le réchauffement global de la mer, ce qui pousse l’association à évoquer ouvertement des politiques de limitation de la fréquentation touristique estivale, un sujet forcément sensible sur des îles dont l’économie dépend largement des visiteurs.

Le lien avec l’eau que vous buvez à l’hôtel

Ces deux sujets ne sont pas sans lien : ils racontent la même tension entre afflux touristique estival et ressources limitées des îles.

L’agence balénaire Abaqua a mis en appel d’offres, fin 2025, l’ajout d’une 4e ligne de production par osmose inverse à la station de dessalement de Santa Eulària, pour un budget de 10,3 millions d’euros. Objectif : faire passer la capacité de production d’eau potable de 16 000 à 22 000 mètres cubes par jour. Les entreprises intéressées avaient jusqu’au 10 septembre 2026 pour candidater, avec une exécution des travaux estimée à 23 mois, ce qui reporte la mise en service réelle de cette capacité supplémentaire vers 2028.

Cette extension répond à un besoin réel : l’affluence touristique estivale multiplie la population présente sur l’île et donc la consommation d’eau douce, dans un contexte où les nappes phréatiques des Pityuses sont déjà sous tension depuis des années. Mais une station de dessalement rejette en mer une saumure plus concentrée en sel que l’eau naturelle, et ce rejet, s’il est mal dilué ou mal positionné, dégrade justement les conditions dont la posidonie a besoin pour survivre. Renforcer l’approvisionnement en eau douce pour accueillir plus de visiteurs et protéger les herbiers qui font la réputation touristique de l’île sont donc deux objectifs qui peuvent se télescoper si l’un n’est pas pensé en fonction de l’autre.

La recherche scientifique s’organise pour comprendre et restaurer

Les Baléares ne se contentent pas de mesurer le déclin, plusieurs équipes travaillent activement sur des solutions.

L’IMEDEA (Institut Méditerranéen d’Études Avancées, rattaché au CSIC et à l’Université des Îles Baléares) pilote plusieurs projets de recherche sur la posidonie, dont le programme SEAFRONT, qui étudie les services rendus par l’écosystème dans un contexte de changement climatique, et le projet Posiplant, consacré aux techniques de restauration active des herbiers dégradés. L’institut a également développé des modèles mathématiques de connectivité qui permettent d’identifier les zones prioritaires à protéger ou à restaurer en priorité dans l’archipel.

Cette recherche s’inscrit désormais dans un cadre européen : l’IMEDEA fait partie de l’Alliance européenne pour la restauration des herbiers marins (ESRA), qui a publié en février 2026 ses premières recommandations européennes sur les praderies marines, issues d’un atelier de travail tenu en avril 2025. Concrètement, ces recommandations posent les bases méthodologiques pour que la restauration active de posidonie, une opération technique et coûteuse, ne se limite pas à des expérimentations isolées mais s’appuie sur des protocoles validés à l’échelle du bassin méditerranéen.

Ce que vous pouvez faire concrètement en vacances

Rien d’héroïque n’est demandé, juste quelques réflexes simples qui font une vraie différence à l’échelle d’un herbier fréquenté par des milliers de bateaux chaque été.

  • Si vous louez un bateau ou un semi-rigide, mouillez uniquement sur sable nu ou sur les bouées écologiques prévues à cet effet, jamais directement sur une tache sombre et dense dans l’eau (c’est la posidonie, le sable clair est libre). Les loueurs sérieux à Ibiza et Formentera fournissent désormais des cartes des zones de mouillage autorisées.
  • Laissez les banquettes de posidonie hors saison tranquilles : ce tas de feuilles brunes sur le sable amortit les vagues et retient le sable tout l »hiver, avant de se dégrader de lui-même au printemps.
  • Signalez un ancrage visiblement destructeur aux autorités portuaires locales si vous en êtes témoin : c’est une infraction sanctionnée par le décret balénaire.
  • Privilégiez les excursions et écoles de plongée engagées dans des chartes environnementales locales, qui sensibilisent leurs clients au lieu de simplement les emmener nager au-dessus des herbiers : par exemple cette sortie plongée et snorkeling à Ibiza ou ce baptême de plongée à Formentera.

La prochaine fois que vous poserez le pied dans une eau limpide à Ses Illetes ou à Cala Saona, vous saurez ce qui la rend si transparente, et pourquoi ce tapis brun qu’on piétine parfois sans y penser mérite un peu plus d’attention que ça.

Sources : GEN-GOB (réseau de capteurs baie de Talamanca), Noudiari.es, Forbes España, La Voz de Ibiza, Última Hora, CSIC / IMEDEA, Nature Climate Change (Marbà & Duarte), décret 25/2018 du Govern des Illes Balears, Abaqua.

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sonia

sonia

Bienvenue !
Je suis Sonia. J'habite à Bordeaux mais mon cœur est à Formentera depuis ma première rencontre avec les îles en 2010.
Loin des clichés festifs, je parcours Ibiza et les Baléares pour leur côté sauvage et leurs paysages naturels sublimes. À travers ce blog, je partage mes bonnes adresses authentiques et mes conseils pour vivre un séjour inoubliable, au rythme de la nature et de l'énergie unique de ces îles.
A bientôt :)